L AGENT SECRET
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“L’Agent secret”, de Kleber Mendonça Filho : un étourdissant thriller dans l’effroi de la dictature
Dans le Brésil de 1977, un homme est aux abois, la mort aux trousses… Un film doublement primé à Cannes dans lequel le cinéaste ressuscite avec éclat une époque ténébreuse à travers le parcours tragique d’un superbe héros.
euf ans après un grand film qui, déjà, avait marqué les spectateurs français, Aquarius, le réalisateur Kleber Mendonça Filho en retrouve la précieuse alchimie : un personnage central en difficulté et en résistance, aussi attachant que captivant ; une histoire à suspense qui s’enracine dans les méandres de celle du Brésil et s’enroule dans le fil des décennies ; une qualité de regard exceptionnelle, faisant exister fortement les nombreux protagonistes et lieux filmés.
C’est le retour à Recife (la ville du cinéaste) d’un « agent secret » qui n’en est pas un, loin s’en faut, mais qui éprouve intensément leur sentiment d’insécurité et leur condamnation à se dissimuler. Armando — à moins que ce ne soit Marcelo, comme il se fait appeler —, la quarantaine, fuit un passé mystérieux, que la suite permettra d’entrevoir, par bribes saisissantes. Il cherche à renouer avec sa famille (son garçonnet et les parents de son épouse disparue), en prenant toutes sortes de précautions. L’action se situe en 1977, sous la dictature militaire, et l’homme se sait potentiellement menacé de mort, lorsqu’il se réfugie, à titre provisoire, dans la grande maison d’une dame à poigne née en même temps que le XXᵉ siècle. Le lieu ressemble à une cachette, pleine de non-dits et de codes spéciaux, pour celles et ceux que la loi du plus fort risque d’écraser. La mascotte officieuse en est un chat aux deux museaux, symbole innocent de non-conformité, mais aussi de droit à la vie et à la liberté.
Le passé fait écho au présent
À Cannes, le film a gagné deux récompenses majeures, ce qui est rare. Et tandis que les palmarès de festival, issus de marchandages, aboutissent généralement à des répartitions bancales, ces deux distinctions frappent par leur pertinence. Le Prix de la mise en scène salue exactement la richesse harmonique de la plupart des séquences, où se mêlent l’étrangeté, l’inquiétude et l’effroi, mais aussi la sensualité intempestive, irréductible, des corps dans la chaleur, de nuit comme de jour ; la présence de la mer et de la végétation dans la ville ; les folies, hors champ ou envahissantes et dangereuses, du carnaval en cours.

Il faut une grande maturité artistique pour mixer sans cesse, comme parvient à le faire Kleber Mendonça Filho, des éléments de la culture populaire (Les Dents de la mer, de Spielberg, évoqué à plusieurs titres, entre autres comme succès d’époque), une séduction vintage de cinéma de genre (façon espionnage, donc) et une gravité extrême face à l’Histoire. La vue de cadavres laissés à l’abandon dans l’espace public fait partie intégrante du tableau, et la rupture de conscience morale et d’humanité qu’elle induit en devient palpable, elle aussi. Mais on aperçoit, par ailleurs, la bande-annonce joyeuse du Magnifique, avec Belmondo, depuis la cabine de projection d’un cinéma de Recife. Et dans un autre registre encore, certaines scènes de réunion secrète entre Armando et celles et ceux qui veulent le sauver d’une exécution rappellent L’Armée des ombres, de Jean-Pierre Melville, par leur calme habité et tragique.
L’autre prix obtenu à Cannes, celui de la meilleure interprétation masculine, met en lumière à la fois une superbe prestation d’acteur (Wagner Moura, révélé par la série Narcos) et un personnage inoubliable, universitaire soudain bafoué et déchu, dans le viseur du régime pour avoir déplu à l’industriel mafieux prenant le contrôle du secteur de la recherche. Il n’a rien d’une victime en soi, porte beau, la chemisette généreusement déboutonnée, mais sa détermination à garder son calme et son sourire d’hédoniste bute sur une réalité cauchemardesque, faite d’intimidations, puis de tentatives de meurtre. Lui-même est foncièrement non violent, désarmé au sens propre. Cela dans un monde où la justice n’est plus qu’un simulacre, où le pouvoir en place peut improviser, quelques heures, un faux commissariat de police dans un bâtiment administratif, pour répondre à la demande d’une famille puissante et riche.
Comparé à Je suis toujours là, de Walter Salles, autre film brésilien sorti en début d’année et portant sur la même période, L’Agent secret ne vaut pas comme dossier détaillé sur les disparitions de citoyens sans reproche survenues jusqu’en 1985. Une esthétique de la mosaïque, de la surprise et de la digression y prévaut. Il restitue une atmosphère, des sensations, des glissements ; la confiance perdue en l’État, l’accentuation du racisme (dans une société multi-ethnique), de la misogynie et de l’homophobie. Ce passé « lointain » fait donc, de manière lancinante, écho à un climat récent ou actuel dans de nombreuses contrées, comme le Brésil de l’ère Jair Bolsonaro, l’Argentine de Javier Milei et les États-Unis de Donald Trump…
Les correspondances entre les époques inspirent enfin à l’auteur-réalisateur une strate de narration contemporaine, où une jeune femme effectue des recherches passionnées, à l’aide de vieilles cassettes audio, sur la trajectoire de victimes de la dictature, et en particulier celle d’Armando. De l’universitaire persécuté, elle finit par rencontrer le fils quinquagénaire — joué également par Wagner Moura. « J’ai l’impression qu’aujourd’hui mon père existe davantage pour vous que pour moi », lui avoue ce dernier, non sans gratitude, au terme de leur rencontre. L’observation est aussi un résumé de l’effet que peut produire, sur les spectateurs, le déploiement d’un récit aussi brillamment stylisé et puissant.
Telerama

