LOS DELINCUENTES

De MORENO Rodrigo
Coup de Cœur
Réalisation : MORENO Rodrigo
Avec : Daniel Elias, Esteban Bigliardi, Margarita Molfino

Durée : 3h 9min
Genre : Drame, Thriller
Pays : AR, CL, BR, LU



Synopsis
Román et Morán, deux modestes employés de banque de Buenos Aires, sont piégés par la routine. Morán met en oeuvre un projet fou : voler au coffre une somme équivalente à leurs vies de salaires. Désormais délinquants, leurs destins sont liés. Au gré de leur cavale et des rencontres, chacun à sa manière emprunte une voie nouvelle vers la liberté.

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Ce grand film signé Rodrigo Moreno, ample, poétique, attachant, confirme après « La Flor » et « Trenque Lenquen » la place d’un cinéma argentin vigoureux.

Décidément, ces dernières années d’Argentine nous viennent de très grands films, amples, complexes, beaux, plein d’images inédites, de personnages nouveaux, de motifs étranges. Celui-là s’appelle Los Delincuentes, signé Rodrigo Morino dont un film seulement avait été jusque-là distribué en France, il y a plus de quinze an. Il sort aujourd’hui et c’est une merveille, parmi les meilleurs films que j’ai vus ces derniers temps. C’est un faux film de braquage, l’histoire de deux employés de banque d’une quarantaine d’années unis dans un même larcin : le vol de la somme correspondant exactement à la somme de leurs salaires jusqu’à leurs retraites, et ce qui s’ensuit. Un film long, trois heures, format auquel nous habituent désormais les gros blockbusters américains, et qu’on découvre là dans un régime autre, un rythme singulier, maîtrisé, une longueur comme idéale.

Il y avait eu en 2019 un objet fort étonnant, La Flor, signé Mariano Llinas, roman cinématographique en quatre chapitres, 814 minutes en tout, un film hybride puisant dans tous les genres – la romance, l’espionnage, la comédie musicale, et joué par une poignée d’acteurs et actrices dont l’une fait d’ailleurs le trait d’union avec Los Delincuentes dans lequel elle interprète une enquêtrice envoyée à la banque par une compagnie d’assurance. Laura Paredes jouait aussi le personnage principal de Trenque Lauquen, autre film argentin sorti l’année dernière, signé Laura Citarella, un peu plus de deux heures, l’histoire de la disparition d’une jeune femme et des deux hommes qui la cherchent. Tous ces films sont les signes éclatants de la vigueur du cinéma argentin, la vigueur, je trouve que c’est vraiment le mot : Los Delincuentes en regorge.

 

Richesse et vie

Au départ, il y a un film de 1949 qui s’appelle L’Affaire de Buenos Aires, un film sur lequel le réalisateur Rodrigo Morino installe le sien, en contournant en quelque sorte le genre du braquage, pour élaborer une sorte de conte poétique et philosophique, sans pour autant nier l’intérêt premier du thriller : le suspense. On commence donc par coller aux basques de Moràn, et son morne quotidien à Buenos Aires : se lever, enfiler un costume marron, boire un café sur un zinc impersonnel, rallier les guichets d’une banque où il accomplit des tâches ennuyeuses : examiner les demandes de clients, répondre aux réclamations, faire des dépôts dans la salle des coffres. Mais ce jour-là, il profite de l’absence d’un collègue pour y descendre seul, et y prélever plusieurs liasses, qu’il emballe dans un sac de sport, un sac qu’il confiera le soir même à un de ses camarades de labeur, Roman, en lui expliquant son plan. Dès lors le film raconte en parallèle l’histoire pendant les années qui suivent de ces deux hommes liés par ce vol, mais pas seulement par ce vol, et c’est là que le film prend une ampleur particulière, déchire véritablement l’horizon du seul film de genre comme il déplace ses personnages depuis les intérieurs tristes de la capitale vers les montagnes argentines, créant un appel d’air inouï.

Il y parvient en faisant jouer l’une contre l’autre deux directions formelles différentes : une close et géométrique qui joue de la figure du double : il y a ces protagonistes, dont les deux noms sont des anagrammes – Moràn et Roman, des scènes répétées deux fois, des expériences double avec une femme. Construit comme ça, le film pourrait n’être qu’un dispositif formaliste virtuose et un peu étouffant. Il ne l’est pas, car à l’intérieur de ces balises s’établissent en longueur des scènes poétiques, ouvertes à de multiples sens, qui font que le film ressemble autant à un roman classique qu’à une rhapsodie musicale un peu erratique. S’y fonde en acte, en forme, une idée de la vie sans travail, une vie de marche, de musique, d’amour, où l’argent se cache sous de grandes pierres en haut d’une colline. Los Delincuentes est de ces films qui soulèvent grand espoir dans le cinéma.

France Culture