WIVES (LES EPOUSES)

De Anja Breien
Coup de Cœur
Réalisation : Anja Breien
Avec : Anne Marie Ottersen, Katja Medbe, Frydis Armand

Durée : 1h 24min
Genre : Comédie dramatique
Pays : NO



Synopsis
Trois amies d’enfance se revoient lors d’une fête d’anciens élèves et décident de passer la journée ensemble… Pendant féminin du Husbands de Cassavetes, le portrait joyeux de trois amies et celui en creux, plus cinglant, de leur environnement.

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Découvrir les « épouses » d’Anja Breien

Malavida Films permet de voir au cinéma la trilogie d’une cinéaste norvégienne largement oubliée : Wives, conçue comme un contrepoint ironique et tendre au film « Husbands » de Cassavetes. Vingt-quatre heures dans la vie de trois femmes en fugue au milieu des années soixante-dix.

Anja Breien est née en 1940, et je la découvre à l’occasion de la sortie cette semaine de trois de ses films, une trilogie, qui sera suivie en mai de celle de quatre autres : voici donc une cinéaste à l’œuvre conséquente, présentée à plusieurs reprises entre les années soixante-dix et quatre-vingt-dix dans les grands festivals, que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Eve, et apparemment je ne suis pas la seule. Quand on tape son nom dans Google, Wikipedia ne nous donne aucune information autre que sa participation une fois à un jury de la Mostra – dont acte. Un article de Libération signé Anne Diatkine et datant de l’année dernière me rassure : non seulement elle ne la connaissait pas non plus, mais en plus elle n’a rien trouvé à son propos, même sur France Culture – c’est dire.

Ses films ressortent donc ce printemps d’abord au cinéma, puis on l’imagine, sur plateformes, et c’est heureux : j’en ai regardé un, il s’appelle Wives, c’est le premier d’une trilogie consacrée à trois femmes qui à trente ans abandonnent pendant vingt-quatre heures leur quotidien, et c’est un film à nul autre pareil, drôle et mordant, d’un féminisme radicalement abordé par la forme : bref ce n’est pas juste une cinéaste à réhabiliter pour le principe, Anja Breien – elle détesterait d’ailleurs ça, elle qui ne veut pas qu’on dise qu’elle fait du cinéma au féminin. C’est une cinéaste à découvrir, point.

A l’orée de Wives, sorti en 1975, et grand succès en Norvège, on découvre une assemblée uniquement féminine réunie autour d’une table comme un banquet. Elles ont toutes une trentaine d’années, et entonnent en chœur et avec un entrain qu’on devine un peu alcoolisé l’hymne de leur ancienne école. Trois figures se détachent, trois anciennes amies, Heidrun, Kaja, et Mie, qui alors que la fête s’achève, décident de rester ensemble, et de la poursuivre dehors, oubliant leurs enfants, leurs maris, leur travail le temps d’une fugue de vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures pendant lesquelles elles boivent des bières, rencontrent deux inconnus qui les ramènent dans un studio de photographie, s’endorment dans un parc municipal, empruntent de l’argent à la mère de l’unes d’elles, marchent beaucoup, rient, pleurent, racontent par bribes leurs vies de femmes assujetties, qui à un mari, qui à la maternité – l’une est d’ailleurs très enceinte, qui à un travail d’ouvrière dans une chocolaterie.

Désir et inquiétude

Anja Breien a conçu le film comme un contrepoint au film Husbands, le film de Cassavetes sorti en 70, dans lequel il filmait trois hommes fuyant leur vie quotidienne lors d’un week-end à Londres. Un contrepoint ironique, largement à charge contre les structures patriarcales de la société norvégienne : ces jeunes femmes en fugue ressemblent davantage à des enfants qui font l’école buissonnière qu’aux jouisseurs de Cassavetes, leurs corps à eux débordants d’alcool et d’énergie ne portent pas les mêmes soucis, et s’accordent sans peine à leur environnement, quand elles sont virées des cafés où elles font trop de bruit, réduites à des proies faciles dans des bars à cocktail, contraintes d’aller emprunter quelques billets à la mère de l’une d’entre elles qui elle-même les tient de son mari.

C’est un film au rythme étrange, et qui produit une tension particulière, sans doute parce qu’il applique un schéma très masculin – la fuite en avant – à des personnages féminins, et en cela agit comme une effraction : une effraction, c’est toujours à la fois quelque chose d’inquiétant et d’excitant. Je me suis retrouvée dans une situation paradoxale et très intéressante quoique perturbante devant ce trio de femmes : à la fois avec l’envie que cette liberté qu’elles s’arrogent se développe, les emporte loin des contraintes qui s’exercent sur elles, et en même temps une véritable inquiétude pour elles, un désir qu’elles rentrent, qu’elle retrouvent leurs hommes et leurs enfants, qu’elles se mettent à l’abri du danger, que je guettais à chaque tournant du film. Une crainte à laquelle on reconnaît peut-être nos propres archaïsmes, comme quoi on a toujours besoin de nouvelles représentations, viennent-elles des années soixante-dix.

France Culture / Le regard culturel