TROIS ADIEUX

De Isabel Coixet
Sortie Nationale
Réalisation : Isabel Coixet
Avec : Alba Rohrwacher, Elio Germano, Silvia D’amico, Galatea Bellugi,

Durée : 2h 0min
Genre : Drame
Pays : IT, ES



Synopsis
Après une dispute sans importance, Marta et Antonio se séparent. Lui, chef en pleine ascension, se réfugie derrière ses fourneaux. Elle, dans son silence, commence à ressentir quelque chose de plus que de la tristesse : elle a perdu l’appétit. Quand elle découvre ce que son corps lui dit vraiment, tout prend un tour inattendu : la nourriture a meilleur goût, la musique la touche comme jamais, et le désir réveille en elle l’envie de vivre sans peur.

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Il y a des films qui bouleversent frontalement, cherchant la déflagration émotionnelle immédiate. Et puis il y a ceux, plus rares, qui avancent avec une infinie délicatesse, déposent en nous des fragments de dialogues, quelques silences, des regards échappés, des gestes en apparence anodins, avant de poursuivre leur chemin en nous bien après le générique. Trois adieux, le nouveau film d’Isabel Coixet, appartient résolument à cette seconde catégorie — et rappelle, s’il le fallait encore, combien la cinéaste espagnole demeure l’une des plus fines exploratrices de nos vulnérabilités contemporaines.

Le film est adapté du roman Tre ciotole de Michela Murgia, écrivaine italienne disparue en août 2023 à l’âge de 51 ans, emportée par un cancer qu’elle avait choisi de rendre public quelques mois plus tôt. Elle décida alors de traverser cette épreuve comme un ultime geste de création, à travers des interviews, prises de parole, apparitions publiques, et surtout ce livre-testament, écrit en quelques semaines alors qu’elle connaissait déjà l’horizon qui l’attendait. Ce contexte n’a rien d’anecdotique. Il irrigue le film tout entier et lui confère une profondeur singulière, comme si Coixet avait choisi d’honorer cet élan vital en le prolongeant à travers son propre cinéma, fait de pudeur, de retenue et d’une infinie tendresse. Trois adieux devient ainsi un double acte de transmission, de Murgia à Coixet, puis de Coixet à nous.

Trois adieux

À Rome, Marta (Alba Rohrwacher, bouleversante) et Antonio (Elio Germano) se séparent après une dispute apparemment sans importance. Lui, chef en pleine ascension, se réfugie dans ses fourneaux. Elle, enfermée dans son silence, commence à ressentir quelque chose de plus profond que le chagrin : elle perd l’appétit. Lorsqu’elle découvre enfin ce que son corps tente de lui dire, un étrange renversement s’opère. La nourriture retrouve sa saveur, la musique l’atteint avec une intensité nouvelle, le désir réveille peu à peu en elle une urgence oubliée : celle de vivre pleinement, sans peur ni faux-semblants. Car le film ne parle jamais réellement de la mort. Il parle du temps qu’il reste. De cet instant étrange où la conscience de notre finitude transforme soudain chaque moment ordinaire — chaque conversation, chaque repas partagé, chaque geste quotidien — en quelque chose d’infiniment plus précieux.

Depuis Ma vie sans moi ou The Secret Life of Words, Isabel Coixet n’a cessé d’explorer des personnages confrontés à la perte, à l’isolement ou à des blessures invisibles, sans jamais céder au spectaculaire ni instrumentaliser la souffrance. Trois adieux prolonge admirablement ce geste, avec peut-être une forme de maturité nouvelle. Refusant constamment le mélodrame, la cinéaste filme des êtres qui continuent simplement à vivre : cuisiner, rire, se souvenir, se disputer parfois, tenter maladroitement de dire ce qui n’a jamais été formulé. La ville de Rome, filmée dans les quartiers de Trastevere et Testaccio, devient alors un personnage à part entière, vibrante, lumineuse, indifférente à la tragédie intime qui se joue en son sein. Et c’est précisément cette indifférence du monde qui rend la solitude de Marta plus bouleversante encore.

La puissance du film naît précisément de cette retenue absolue. Pas d’effet dramatique appuyé, de musique manipulatrice, de grande scène cathartique destinée à arracher artificiellement les larmes, qui n’en auront pas besoin pour jaillir. Coixet fait confiance à l’intelligence émotionnelle des spectateur·ices — et à ses interprètes. Alba Rohrwacher, dont chaque regard semble contenir quelque chose d’indicible, compose un portrait de femme en pleine reconnexion avec elle-même d’une précision sidérante. Elle n’incarne ni une victime, ni une héroïne courageuse telle que le cinéma aime parfois les figer. Elle est simplement un être qui apprend progressivement à réhabiter son propre corps, à écouter ce que la vie tente encore de lui murmurer. C’est précisément pour cela que certaines scènes frappent avec une intensité rare, parce qu’elles semblent soudain nous renvoyer à nos propres temporalités, à nos regrets silencieux, à tous ces mots que nous remettons perpétuellement à plus tard.

Trois adieux

Coixet touche ici à une vérité profondément humaine, que peu de cinéastes savent encore observer avec autant de justesse : nous passons souvent une vie entière à taire l’essentiel, avant que la perspective de perdre l’autre nous oblige enfin à regarder autrement ce qui nous entoure. Le film ne juge jamais. Il observe. Et dans cet acte d’observation, dans cette caméra qui s’attarde sur les gestes et les objets les plus ordinaires, sur cette lumière romaine à l’heure où tout ralentit, quelque chose se dépose lentement en nous — quelque chose que nous ne parvenons parfois à nommer qu’une fois le silence revenu.

Le plus beau miracle de Trois adieux tient peut-être dans ce paradoxe bouleversant : raconter la fin sans jamais être mortifère. Derrière sa mélancolie omniprésente, le film dégage une énergie profondément vivante, presque réparatrice — comme s’il portait en lui quelque chose de l’élan vital de Michela Murgia elle-même, qui avait choisi de traverser ses derniers mois comme un ultime geste de création. Comme si Coixet nous rappelait que la conscience de notre fragilité n’est jamais une condamnation, mais au contraire une invitation urgente à habiter pleinement le présent.

Peu de films cette année auront su provoquer un tel vertige émotionnel tout en laissant derrière eux un sentiment aussi lumineux. Un film d’adieux, sans doute. Mais surtout une œuvre qui rappelle avec une infinie douceur ce que nous oublions trop souvent : la vie n’attend jamais que nous soyons prêts pour commencer à être vécue.

Trois Couleurs