OKLAHOMA HONEY
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Voilà un film qui regorge de séquences hallucinantes, proprement inoubliables. Mais il y a un plan, au détour de Oklahoma Honey, qui reste longtemps en tête. Des centaines d’abeilles se posent sur le bras nu de Matthew McConaughey, dessinant un gant vivant qui grouille jusqu’au sommet de son coude. L’acteur, lui, sourit, tranquille. On se demande comment ils ont bien pu filmer ça, mais au fond, peu importe : le plan dit l’essentiel. Apiculteur, joueur de mandoline, patron de la meilleure miellerie du comté et chef d’un groupe de bluegrass composé de bras cassés magnifiques, Amziah King règne, débonnaire, sur un bout de cambrousse de l’Oklahoma. McConaughey, qui n’avait plus tourné depuis six ans, lui prête sa magnifique nonchalance redneck et ce phrasé traînant qu’on dirait inventé pour les sermons improvisés autour d’un potluck. On avait oublié qu’il nous avait manqué, et surtout à quel point ce type pouvait être génial.

Mais le film est d’abord celui d’Andrew Patterson. Ce réalisateur sorti de nulle part avait surpris son monde en 2020 avec The Vast of Night, petit machin de SF marqué par un plan séquence ahurissant qui traversait toute une ville endormie. Revoilà donc ce cinéaste, plus ample, plus fou, et avec une histoire impossible à mettre dans une case. Comédie musicale agreste ? Fable sudiste ? Polar malickien ? La meilleure façon d’aborder cet Oklahoma Honey, c’est peut-être d’oublier le mot « scénario » et de le regarder comme on écoute un grand album de country. Tout cela ressemble en effet à ces disques qui flottent d’une chanson à l’autre, chaque morceau filant sa propre histoire – tantôt radieuse, tantôt déchirante – sans jamais perdre sa tonalité d’ensemble. De fait, Patterson ne raconte pas une intrigue, il compose une tracklist.
Les premières plages tiennent du mélo solaire. Quand resurgit Kateri (Angelina LookingGlass, révélation d’une justesse affolante), une jeune fille qu’il avait recueillie enfant avant de la perdre de vue, le vieux roi l’initie au miel et à la communauté, aux abeilles et aux non-dits, dans une succession de scènes baignées d’une lumière dorée renversante. Il y a bien quelques histoires qui émaillent son quotidien, mais l’essentiel, c’est la communauté : on jamme dans la cuisine, on dîne entre voisins, on apprend à chanter à plusieurs.

Et Patterson filme ce que presque personne ne sait filmer : la joie brute d’être ensemble, l’ivresse des gens ordinaires. Puis l’album change de face. Des ruches sont volées, et tout à coup le conte bucolique mute en revenge thriller, Kateri reprenant le flambeau de son mentor et devant affronter une galerie de salauds dont un Kurt Russell réjouissant. Les morceaux s’assombrissent, le tempo s’emballe, mais on reste dans la même veine : un conte du Sud où chaque péripétie est une de ces histoires qu’on enjolive à la veillée jusqu’à ce que le mensonge devienne plus vrai que la réalité. Voler des ruches ? Pas question d’un simple pick-up : il faudra traverser une forêt, bâtir un radeau et descendre une rivière infranchissable. Tout, ici, déborde, et se transforme en légende.
Le sentiment face à cet objet totalement inouï, c’est celui de la découverte pure. La sensation de voir un cinéaste prendre des risques insensés, marier le banjo et le sang, la douceur des abeilles et la fureur des hommes, sans jamais perdre de vue son récit ni le plaisir de pur cinéma. Oklahoma Honey n’a peur de rien : ni du ridicule, ni de l’émotion, ni de l’ampleur. On en ressort un peu sonné, le miel dégoulinant encore des doigts, avec l’air entêtant d’un refrain qu’on n’arrive plus à se sortir de la tête.
Première

