FJORD

De Cristian Mungiu
Réalisation : Cristian Mungiu
Avec : Sebastian Stan, Renate Reinsve

Durée : 2h 27min
Genre : Drame
Pays : RO



Synopsis
Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s'installent dans un village au bout d'un fjord où ils se lient rapidement d'amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d'Elia, l'aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l'éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause.
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“Fjord”, Palme d’or 2026 : critique réussie de la radicalisation des opinions ou manipulation simpliste ?

En Norvège, un couple perd la garde de ses enfants après un signalement. Le film de Cristian Mungiu divise la rédaction. Les enthousiastes y verront la mise en scène précise et désabusée d’un enfer kafkaïen au paradis du progressisme.

POUR : ausculter les maux de la société contemporaine

Tourner loin de chez soi pour renouveler (sinon retrouver) son inspiration : la tendance était forte chez les cinéastes sélectionnés en compétition au Festival de Cannes cette année. L’Iranien Asghar Farhadi et le Japonais Ryusuke Hamaguchi se sont ainsi installés à Paris pour y réaliser respectivement Histoires parallèles et Soudain, l’Allemande Valeska Grisebach a arpenté la Bulgarie pour son western d’aujourd’hui, L’Aventure rêvée… et le Roumain Cristian Mungiu s’est exilé temporairement en Norvège pour son sixième long métrage, Fjord, Palme d’or 2026. Dans la lignée des cinq précédents, il y ausculte avec brio les maux de la société contemporaine, sans avoir peur de semer le trouble chez ses spectateurs, invités à s’ouvrir aux opinions des autres, à questionner leurs propres certitudes, voire à penser contre eux-mêmes…

Comme dans R.M.N. (2022), il est à nouveau question du choc des cultures dans un monde globalisé. Mihai, un ingénieur originaire de Bucarest (la star roumano-américaine Sebastian Stan) s’installe dans un village au bord d’un fjord avec son épouse norvégienne, Lisbet (Renate Reinsve, l’actrice fétiche de Joachim Trier), et leurs cinq enfants. L’intégration est rapide : lui est accueilli comme le Messie par la mairie en quête d’un informaticien compétent, elle est appréciée par les résidents de l’Ehpad local qui l’a recrutée comme aide-soignante. La famille, très investie dans une communauté évangélique, est particulièrement pieuse, ce qui ne l’empêche pas de sympathiser avec ses voisins laïcs. Mais quand une enseignante découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée adolescente des Gheorghiu, une enquête sociale est ordonnée pour des soupçons de mauvais traitements dans le cadre familial. Dans l’attente du procès, Lisbet et Mihai se voient retirer la garde de leur progéniture, bébé inclus…

À sa manière, clinique, avec de longs plans-séquences qui font monter la tension, et en laissant constamment planer le doute sur la réalité des violences reprochées au couple, Mungiu suit toutes les étapes d’une procédure judiciaire qui, au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant, conduit à des situations inhumaines. Les principes d’éducation rigoriste appliqués par les Gheorghiu les rendent forcément suspects, sinon coupables, dans une Scandinavie « cool ». Et, derrière les attitudes glaçantes de la kafkaïenne responsable de l’aide sociale à l’enfance, sûre de son bon droit, ou les commentaires blessants de l’avocat du gouvernement sur ces « gens » qui ne se comportent pas comme lui, se devinent non seulement une forme de mépris social, mais aussi une xénophobie d’autant plus pernicieuse qu’elle s’affiche sous les traits du progressisme.

Comme dans R.M.N., les dialogues alternent habilement entre les langues (l’anglais, idiome de la mondialisation, inclus) pour exprimer les relations inégalitaires entre les différents personnages. L’image de la Norvège comme havre de tolérance en prend un sacré coup, mais le réalisateur, injustement accusé d’« hypocrisie réactionnaire » à Cannes, ne ménage pas non plus ses flèches contre les diplomates roumains qui exploitent ce drame humain à des fins géopolitiques, quitte à propager des fake news.

On ressort rarement guilleret de la projection d’un film de Cristian Mungiu, et le constat désabusé de Fjord sur le vivre-ensemble fragilisé par la radicalisation des opinions, qu’elles soient conservatrices ou modernistes, ne fait pas exception. Mais difficile de ne pas être galvanisé par l’efficacité de son récit sans temps mort, la mise en scène d’une précision chirurgicale et le sans-faute du casting, des novices aux plus confirmés : Sebastian Stan, que l’on avait laissé sous les traits du jeune Donald Trump dans The Apprentice (2024), impressionne en bloc de colère qui ne demande qu’à exploser alors que Renate Reinsve, dans un registre plus mélodramatique, confirme la diversité de son talent. — Samuel Douhaire

CONTRE : une pseudo-complexité qui laisse perplexe

La superméchante de l’année vient du froid et s’appelle Gunda. Une sorcière qui mange les bébés ? Presque : une nullipare qui place les enfants des autres en famille d’accueil au moindre soupçon de violence. Voix de robot et cœur d’iceberg, l’assistante sociale de Fjord incarne, en accord avec toute la société (école, police, justice), la tyrannie progressiste à l’œuvre en Norvège selon Cristian Mungiu. Ex-journaliste, le cinéaste roumain s’inspire de plusieurs faits divers pour dénoncer l’aide à l’enfance locale, régulièrement épinglée, il est vrai, pour son traitement des minorités, notamment autochtones. Dommage qu’il n’en tire pas l’un de ces contre-la-montre terrassants qui ont fait sa gloire (4 Mois, 3 semaines, 2 jours, Baccalauréat) mais une démonstration louvoyante, dont la pseudo-complexité laisse moins admiratif que perplexe.

Miroir tendu à un Occident donneur de leçons, Fjord réfléchit bien au-delà de son histoire de fessées — qui n’a pas l’heur de passionner l’auteur. Moyennant quoi le film penche naturellement vers le « bon sens » à l’ancienne, celui des coups de pied aux fesses « qui n’ont jamais tué personne ». Le vrai sujet de Mungiu, doit-on comprendre, c’est la polarisation extrême, jusqu’au blocage, de notre époque. Il oppose un camp culturel à un autre, bien-pensants contre bigots, et se pose au milieu, ou peut-être au-dessus, en arbitre. Pour autant, son éthique du plan-séquence (pas de coupe, pas d’entourloupe) n’empêche pas de se sentir manipulé.

En élisant deux stars pour jouer ces Gheorghiu, méprisés par des Norvégiens possiblement racistes et perturbés (une jeune fille se scarifie, son grand-père se jette dans l’eau du fjord idyllique) ; en filmant les sanglots des parents déchirés quand les autres n’ont guère d’états d’âme ; en privant leurs gamins de parole sur la violence éducative qu’ils subissent ; en mettant sur le même plan, enfin, lors d’un procès, l’expression d’une orientation sexuelle (« Je suis lesbienne ») et celle de l’homophobie religieuse (« Tu iras en enfer »), le toujours habile Mungiu fait mine de compter les points mais truque la balance en faveur des intégristes persécutés. Tout ça pour dire quoi ? Mystère. On l’a connu à la fois plus troublant et plus subtil. — Marie Sauvion

Telerama