HISTOIRES PARALLELES


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Asghar Farhadi ne s’en est jamais caché : ses films, où des événements imprévus révèlent à chacun ses failles intimes, doivent beaucoup au cinéma de Krzysztof Kieslowski (1941-1996), le grand maître de l’inquiétude morale. Nulle surprise, donc, à ce que le réalisateur iranien ait choisi, pour son deuxième long métrage réalisé en France, treize ans après Le Passé et, comme lui, en compétition au Festival de Cannes, de proposer une version très libre de Brève Histoire d’amour, la version longue du sixième épisode du Décalogue (1988), où un jeune homme timide épie au télescope une voisine dont il finit par tomber amoureux, dans la Pologne communiste des années 1980. On s’attendait moins, en revanche, à ce que le réalisateur d’Une séparation en tire un scénario « poupées gigognes » de fiction dans la fiction tel que les affectionne Pedro Almodóvar. Ni à ce que cet adepte d’une mise en scène « ligne claire », selon lui d’autant plus aboutie qu’elle reste invisible, propose — et réussisse — une telle stylisation.
Le point de départ d’Histoires parallèles est, justement, un de ces hasards faisant basculer une vie qui nourrissaient l’inspiration de Kieslowski. Quand Adam (Adam Bessa), un jeune sans domicile fixe, voit dans le métro une pickpocket subtiliser le portefeuille de Céline (India Hair), il hésite à intervenir. Avant de finalement rattraper la voleuse et récupérer sa prise. Pour le remercier, la jeune femme le fait engager comme assistant de sa tante : Sylvie (Isabelle Huppert), une écrivaine qui doit faire le vide dans son appartement avant sa mise en vente, et peaufine son nouveau roman… en espionnant trois voisins qui travaillent dans un studio de doublage situé de l’autre côté de la rue. Il y a Pierre, l’ingénieur du son en chef (Vincent Cassel), sa compagne, Nita, bruiteuse de documentaires animaliers (Virginie Efira) et son frère, Christophe (Pierre Niney). Adam va, lui aussi, être intrigué par ce trio et se lancer à son tour dans l’écriture…
Le film va, dès lors, alterner les registres du quotidien et du fantasme jusqu’au vertige. Malicieux, Farhadi glisse quelques indices — capillaires pour Virginie Efira, oculaires pour Vincent Cassel — afin de distinguer chaque personnage « réel » de son double imaginé par Sylvie puis Adam, et modifie les décors entre chaque scène par de petites touches presque imperceptibles. Il filme la réalité comme il le faisait, peu ou prou, dans Un héros, avec une lumière presque documentaire. Mais il met en scène l’imaginaire à la manière de Kieslowski — jusqu’à reprendre les mélodies de Zbigniew Preisner, le compositeur fétiche du cinéaste polonais, et à reproduire la séquence tétanisante de l’étranglement du chauffeur de taxi dans Tu ne tueras point. Sous les éclairages sophistiqués du directeur de la photographie Guillaume Deffontaines, le faubourg Saint-Martin, ce quartier si peu touristique de Paris, devient alors un décor poétique, presque fantastique.
Qu’il tourne en farsi ou en français, avec des comédiens amateurs ou un casting cinq étoiles, Asghar Farhadi demeure un directeur d’actrices et d’acteurs exceptionnel. Face à Adam Bessa, fascinant dans un rôle difficile car souvent passif, Isabelle Huppert parvient encore à surprendre dans la peau d’une romancière acariâtre dépassée par sa propre création — avec, au passage, un dialogue d’une drôlerie vacharde face à son éditrice, incarnée, le temps d’une scène irrésistible, par Catherine Deneuve. Virginie Efira, tout en variations délicates, passe d’un personnage à l’autre avec une aisance bluffante, et Pierre Niney comme Vincent Cassel ont rarement été aussi bons dans un (double) rôle dramatique.
Pendant près d’une heure trente, le film est un régal de construction narrative, à la fluidité presque parfaite. C’est paradoxalement quand le récit se simplifie, qu’il renonce à ses allers-retours permanents entre ses histoires parallèles que la mécanique se grippe, au risque de l’étirement inutile. Farhadi, jusque-là si subtil, tente même un coup de force scénaristique par trop artificiel. Mais en dépit de cette fin un peu bâclée, le film captive jusqu’au bout par son hommage au pouvoir démiurgique de la fiction, qu’elle soit littéraire ou cinématographique. Quand l’imaginaire est si puissant qu’il en vient à déformer notre perception de la réalité, puis l’influence à son tour…
Telerama

