PEDALE RURALE

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Dans son premier long-métrage documentaire, Antoine Vazquez observe Benoît dans la campagne périgourdine. Cinq ans de vie quotidienne révèlent comment exister et créer du lien là où les espaces et représentations sont rares, et où le désir rencontre l’hostilité.
Pédale rurale a trouvé son chemin jusqu’aux salles de cinéma, et on en est assez ravis. Au-delà de ce que promet son titre à la fois programmatique et incisif, le film s’impose comme l’un des gestes documentaires français les plus réussis depuis longtemps. Ni portrait, ni film à sujet démonstratif, il entend filmer la manière dont on vit et dont on aime en dehors de l’hétérosexualité dans la France rurale d’aujourd’hui.
Il y a d’abord un jardin, luxuriant, en été. Un homme arrache les mauvaises herbes de son potager, se penche sur son métier à tisser, rafistole son épouvantail — paré d’une jupe et de talons, fredonne de l’opéra baroque. Au début, Benoît, notre héros, est seul. Une solitude qui n’a rien d’exceptionnel : des figures comme lui, il y en a beaucoup dans les milieux ruraux. Le film prend le temps de la quotidienneté des gestes, comme le ferait un Depardon. Quand le réalisateur lui demande s’il se sent « queer », refuse le terme, comme s’il le connaissait mal, ou comme s’il s’en méfiait. Il répond qu’il ne fait pas de politique. On comprend que Benoît est fils d’agriculteurs ; il a vécu quelques années à Marseille, puis est revenu à la campagne sans reprendre la ferme familiale.
Très vite s’impose la notion de désert. Pas d’applications. Pas de représentation. Pas de lieux clairement identifiés où se retrouver. On comprend alors l’évitement du lien social : non par misanthropie, mais parce que le lien peut apporter la violence. L’un des protagonistes le dit simplement : si ton voisin t’insulte, tu vas le croiser longtemps.
Le temps long pour filmer la fierté et l’émergence du collectif
Antoine Vazquez a filmé Benoît pendant cinq ans, et ce temps long le voit éclore. Benoît s’implique dans le café associatif du village, comme on en connaît dans ces zones dites néo-rurales — où les ruraux ne sont d’ailleurs pas tous « néo ». Il y est heureux. Il socialise. Et lorsqu’il subit une agression homophobe, il réalise que d’autres peuvent prendre sa défense ; quelque chose se solidifie. Puis un projet de Pride naît dans cette campagne périgourdine. Les quelques personnes concernées, filmées dans leurs échanges, ont le désir — mais ont peur de leur ombre. On aimerait être représentés, mais on a peur que cela se passe dans son propre village. Il y a ceux qui sont plus assurés, celui qui a quitté la campagne et qui sait qu’en ville on peut exister autrement. Et pourtant, dans la France de 2026, ce que montre le film n’est pas si éloigné de récits plus anciens : évidemment, la Pride rencontre violence et hostilité.
Impossible de ne pas penser à Un jeune homme de bonne famille, diffusé sur Arte, où le documentariste Sébastien Lifshitz proposait le portrait rétrospectif d’une trajectoire exceptionnelle — celle d’un homosexuel né dans la France rurale des années 40 — pour raconter ce qu’était l’homosexualité dans la France des Trente Glorieuses, poursuivant un travail qu’il mène depuis longtemps. Et l’intelligence de Pédale rurale, qui ne cherche ni l’exemplarité ni la démonstration, vient compléter ou amplifier le geste. Les deux films regardent cette campagne, à la fois enchanteresse et terrifiante, mais là où Lischitz déroulait un projet, Antoine Vazquez filme Benoît un peu comme Cézanne peignait la montagne Sainte-Victoire : le cadre demeure, le sujet bouge doucement, les saisons passent. Et au fil des années, quelque chose éclot. Plus grand que Benoît, peut-être : il tombe amoureux, et trouve une place au-delà des limites de son jardin d’Eden.
Le film opère aussi car le réalisateur ne gomme ni sa présence, ni ce que produit le fait même de poser une caméra dans ce coin du Périgord vert — c’est-à-dire la puissance d’un regard sur des vies que l’on a longtemps évitées. C’est à la fois un grand film sur la campagne, sur ce que signifie exister là où tout semble désert. Et sur la possibilité, malgré tout, de faire communauté dans la France de 2026.
France Culture / Le Regard Culturel
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